08 septembre 2007

Le maître qui rattrape l'élève

— Mauuuvaise réponse !
J'étais en train de somnoler sur mon radeau lorsque cette violente phrase vint ébranler mes rêves. Un radeau à la voile noire dérivait à proximité, avec deux personnes à son bord. Je m'approchai discrètement d'eux, ne souhaitant pas les interrompre dans leur discussion visiblement mouvementée.
— Dans ce cas, je ne vois pas comment faire...
— Alors continue à chercher, bon sang !
L'un d'eux était assis en tailleur, les yeux rivés du côté de la voile noire, où se tenait son interlocuteur. Celui-ci tenait une craie en main et inscrivait tout un tas de symboles sur la voile. Il fut le premier à me remarquer.
— Bonjour, étranger. Ne faites pas trop de bruit car nous sommes en pleine leçon de sciences.
Je me présentai en lui serrant la main par-dessus nos radeaux et enchaînai :
— J'ignorais que l'enseignement existait toujours parmi les naufragés, voilà une bien noble activité. Vous êtes professeur de sciences, j'imagine ?
Il secoua la tête en pointant son doigt sur l'autre homme assis.
— Moi ? Pas du tout, je suis Élève en sciences. Le Prof, c'est lui. Un bien médiocre Prof d'ailleurs, regardez comme il hésite sur ma question depuis bientôt vingt minutes.
Ma surprise se traduisit par un petit rire et une question :
— Ah bon ? De quelle question s'agit-il ?
— C'est une question fondamentale ! Je lui ai demandé pourquoi le Soleil n'apparaît que durant le jour, et jamais durant la nuit.
Question bien étrange, me dis-je. Je me tournai vers le Prof assis, qui s'empressa de me dire sa réponse :
— J'ai dit à Monsieur l'Élève que le Soleil apparaît durant le jour, parce qu'on a défini le jour comme étant la période durant laquelle le Soleil apparaît. Mais il semblerait que je me sois trompé...
— Et comment ! intervint l'Élève. Ce que tu me dis, c'est que le Soleil apparaît le jour, parce que c'est durant le jour que le Soleil apparaît. C'est le serpent qui se mord la queue !
L'Élève dépité me posa la main sur l'épaule dans un soupir.
— Voyez-vous, ses lacunes sont énormes. Il n'est même pas capable de m'expliquer pourquoi le Soleil apparaît le jour, alors qu'il est diplômé en sciences. Il a encore beaucoup à apprendre.
— Avez-vous un dictionnaire ? demandai-je.
— Un dictionnaire ? On n'en a pas sur notre radeau, mais à quoi bon avoir un dictionnaire ?
Je me dirigeai vers le mât de mon radeau, au pied duquel j'avais empilé les livres pêchés dans la zone à livres flottants. Parmi eux, un gros ouvrage de trois mille pages : un dictionnaire de la langue française. Je l'ouvrai aux pages des mots « élève » et « professeur » et je lus à voix haute :
Élève : personne qui reçoit l'enseignement d'un maître. Professeur : personne dont la profession est d'enseigner.
Les deux hommes me regardèrent en fronçant les sourcils. L'Élève fut le premier à parler :
— Votre dictionnaire doit être obsolète ou erroné : c'est l'élève qui enseigne, et non le professeur voyons !
— Pas du tout, c'est évidemment le professeur qui enseigne à l'élève ! Mon dictionnaire est tout récent, il ne date que de trois ans. Regardez la date d'impression...
Les deux hommes s'interrogèrent du regard. Cette fois-ci, c'est le Prof qui prit la parole sur un ton ferme :
— Mais alors, c'est vous, Monsieur l'Élève, qui n'avez pas compris ma réponse. Par définition, le jour est le moment où le Soleil est visible, demander pourquoi le Soleil apparaît le jour est donc une question sans objet ni intérêt !
Le Prof se mit debout et prit place devant la voile noire, craie en main.
— Monsieur l'Élève, réfléchissez à ce que je viens de vous dire, et lorsque vous comprendrez, vous aurez progressé. Maintenant continuons la matière...
L'Élève, silencieux et visiblement désorienté, s'assit sagement devant le Prof. Ce dernier m'adressa un clin d'oeil de gratitude et accepta avec plaisir le dictionnaire que je lui offrai.

Encore deux personnages insolites à ajouter à ma liste de rencontres... Cependant, ce court épisode m'a rendu plus prudent. En effet, la prochaine fois que je ne comprends pas quelque chose, je garderai à l'esprit que ce n'est pas nécessairement l'autre qui est incapable de me l'expliquer, mais peut-être moi qui n'ai pas assez réfléchi à sa réponse.

14 octobre 2006

Bouteilles d'expression

Je rêvais d'une séduisante créature féminine courant avec aisance et pureté sur une plaine verdoyante lorsqu'un son froid et perçant me ramène durement à ma réalité de naufragé. C'est un son que je n'arrive pas à identifier. Je devine juste qu'il doit s'agir d'un objet percuté par mon radeau.

Un rapide panorama visuel me révèle l'objet en question : une bouteille de verre, qui dérivait innocemment sur l'eau. C'est la première fois que j'aperçois cet objet, plutôt rare sur l'océan. N'en ayant jamais vu auparavant, comment puis-je savoir qu'il s'agit d'une bouteille ? Voilà une question sans réponse sur laquelle je méditerai.

Je remarque que cette bouteille n'est pas vide, sans toutefois contenir du liquide. En effet, il y a un morceau de papier à l'intérieur. Je ramasse la bouteille, retire son bouchon et sors le petit papier, de la taille de ma paume. Un message est écrit dessus :

« Je m'appelle José. Par ce message,
je manifeste mon existence.
»

Ces mots m'interpellent beaucoup. Comme je comprends le désir de cet homme ! Je voudrais bien le rencontrer, mais il n'y a aucun moyen de retrouver sa piste. Malgré tout, je vais joindre mon souhait au sien. Je sors un bic de ma poche (comment est-il entré en ma possession ?) et inscris sur le papier, à la suite du message, la phrase suivante :

« Je navigue dans l'espoir de trouver la terre ferme. »

Je réfléchis un moment. Pourquoi ne pas utiliser cette bouteille de manière un peu plus concrète ? J'ajoute :

« Si quelqu'un la cherche aussi, qu'il me rejoigne :
je me trouve à trois heures de la zone à livres flottants,
dans la direction du lever du soleil. »


L'espoir est la seule chose qui reste lorsqu'on est désespéré. Quelle pensée contradictoire, mais qu'à cela ne tienne ! Je remets soigneusement le papier dans la bouteille avant de la déposer sur l'eau. Une idée me traverse l'esprit : je rattrape précipitamment le récipient et, à l'aide d'un couteau, je fais trois entailles sur le fond de la bouteille. De cette manière, sait-on jamais, je saurai la reconnaître, au cas où quelqu'un répond à mon message. Je regarde maintenant ce cylindre de verre s'éloigner silencieusement vers l'horizon.

C'est parti, mettons les voiles vers le lieu de rendez-vous hypothétique. Peut-être que personne ne viendra, mais je ne peux pas ignorer la possibilité contraire. Et puis de toute façon, j'ai tout mon temps ...

Sur mon chemin, je constate que d'autres bouteilles flottent sur l'eau. Elles sont plutôt discrètes, il faut ouvrir l'oeil pour les apercevoir. Les messages qu'elles contiennent sont variés :

« Mon nom est Alice, je souhaite
partager ma solitude avec un autre solitaire.
»

« J'ai un grand radeau prêt à accueillir
des naufragés en situation précaire.
»

« Je suis le représentant d'une communauté
implantée dans une zone peu profonde.
Venez nous rejoindre !
»

« En manque de bon poisson ?
Adressez-vous à moi, pêcheur confirmé :
je remuerai vagues et courants
pour vous offrir le meilleur poisson ! »


Et bien d'autres encore. D'une certaine manière, ces bouteilles forment une communauté. Même si les auteurs ne se connaissent pas, ils partagent un même désir d'expression, ce que je trouve admirable. La plupart du temps, je joins mon message à ceux que je lis, avant de remettre les bouteilles à l'eau.

Cela fait plusieurs mois que je patiente dans la zone de rendez-vous. J'ai rencontré certains naufragés, mais ils ne faisaient que passer dans le coin, sans avoir lu aucun de mes messages. De plus, ils ne croyaient pas pouvoir atteindre la terre ferme, alors ils ont continué leur chemin.

Je regardais les lointains cirrus dans le ciel, couché sur mon radeau, lorsqu'un son bien connu me fait tourner la tête. Je saisis la bouteille qui venait d'arriver et pousse un petit « Oh ! » de surprise. Elle contient trois petites entailles sur le fond : c'est la première bouteille que j'ai ramassée. Avec une hâte symbolique, j'en extrais le message, avide de lire s'il a reçu une réponse.

Ce n'était pas le même papier. Il y avait un tout autre message :

« Jeune homme cherche jeune femme
pour affronter les vagues à deux.
»

Je colle mon oeil contre le goulot dans l'espoir absurde de déceler un autre papier dans la bouteille, mais c'est peine perdue. Quelqu'un a purement et simplement retiré le papier initial pour le remplacer. Mais alors, qu'est devenu mon message ? A-t-il été effroyablement jeté à l'eau ?

Depuis ce jour, je fais des entailles dans chaque bouteille que je ramasse. Et la vérité s'est progressivement dévoilée : les messages initiaux étaient systématiquement remplacés par d'autres. Pour la plupart des naufragés, les bouteilles représentent la possibilité de faire lire son message, et non de lire celui des autres. Ce qui intéresse les gens, ce n'est pas d'écouter l'autre, mais bien de se faire écouter par l'autre.

J'ai donc abandonné l'utilisation des bouteilles. Je m'en remets au Destin pour rencontrer des naufragés dans la même quête que moi.

La balance : un penchant pour l'équilibre ?

Impossible de ne pas se sentir frustré lorsqu'on vogue des années durant sur un minuscule radeau. J'ai fini par laisser éclater ma rage, la semaine dernière. J'étais d'extrême mauvaise humeur, je voyais tout en noir et j'envoyais balader tous les autres naufragés qui m'abordaient. Je me disais que comme ils sont dans la même situation que moi, ils ne pourront rien m'apporter de nouveau.

Cependant, un de ces naufragés ne s'est pas indigné de mon attitude exécrable. Je l'ai d'abord insulté, puis il a vogué à cent mètres de moi, discrètement. Au bout de quelques jours, j'ai senti quelques remords et je suis allé lui présenter mes excuses. Sa réponse fut plutôt amusante :
— N'ayez crainte, jeune homme. La colère remue des montagnes, mais la raison meut le monde entier. Prenez conscience de votre colère, et elle deviendras sagesse.
Je contemplai son visage. Il me regardait avec des yeux ni joyeux, ni noirs. Son visage m'inspirait un simple calme spirituel, à l'opposé des émotions belliqueuses qui bouillonnaient en moi depuis quelques temps. Je sentis une certaine paix revenir dans mon esprit.
— Merci pour tes paroles, mon frère. Je suis vraiment désolé d'avoir agi comme un chien à ton égard. Comment t'appelles-tu ?
— Pourquoi vous comparez-vous à un chien ? Personne n'en a vu en mer, la comparaison est donc peut-être fausse. En effet, les animaux, parce qu'ils suivent leur instinct, ne sont pas capables de ressentir une colère existentielle comme la vôtre.
Je fronçais les sourcils en méditant sur sa dernière affirmation. Il a probablement raison. Mais bon, ce n'était qu'une métaphore. Il enchaîna :
— Au fait, je suis Frère Lati.
— Haha, tu es vraiment un Frère en plus ! Tu es prêtre ?
— Je suis moine, car je refuse de croire en des choses indémontrables. Je construis ma spiritualité sur les enseignements issus de mon environnement direct.
— Je serais curieux de discuter un peu plus en profondeur avec toi, mon Frère. Faisons donc un bout de chemin ensemble.
Il hocha la tête d'un air solennel.

Nous avons conversé pendant plusieurs jours. Frère Lati est très cultivé : il a toujours des choses à dire, que ce soit en littérature, en arts, en sciences où dans n'importe quel autre domaine. Ayant séjourné dans la zone maritime à livres flottants [voir ce billet] beaucoup plus longtemps que moi, il a eu le temps de lire des milliers d'ouvrages.

Cependant, son radeau ne contient aucun livre. Je me suis empressé de lui poser la question :
— Frère Lati, je ne connais personne qui n'ait quitté la zone à livres flottants sans en emporter quelques-uns. Où sont donc les tiens ?
— Il ne faut pas privilégier un livre à un autre. Ils sont tous porteurs d'informations, en garder un en particulier, c'est créer un déséquilibre. C'est la raison pour laquelle je n'ai emporté aucun livre.
— N'y a-t-il pas un bouquin qui t'a marqué plus qu'un autre ?
Il inspira pensivement.
— En fait, oui, il y en a un.
Je le regardai la langue béante, impatient d'avoir des détails.
— Il s'agit d'un livre anonyme intitulé « L'équilibre spirituel ». Celui-là, je le conserve dans la poche intérieure de mon manteau, regardez.
Il me tendit l'ouvrage, qui se révéla très mince.
— Il est tout petit ! lançai-je.
— C'est parce que ses pages ne contiennent rien de superflu.
Une idée me vint l'esprit :
— Pourquoi avoir gardé uniquement ce livre ? Cela ne crée-t-il pas un déséquilibre, comme tu l'as dit il y a quelques instants ?
— Non, car ce livre ne privilégie aucun domaine de la connaissance. Il ne constitue donc pas un danger pour la neutralité.
— Mais ... n'est-ce pas là un excès de neutralité ?
Son front se plissa.
— La neutralité ne peut pas être en excès, par définition !
— Il ne s'agit pas d'excès dans la quantité de neutralité, mais dans le fait d'être neutre. Comment pourrais-je le dire ...
J'exécutai vingt pompes sur mon radeau avant de continuer ma phrase, haletant :
— Selon toi, Frère Lati, de quoi le monde humain est-il naturellement composé, en majorité ?
— Sans hésiter : de cupidité, de passions dévorantes, d'émotions anarchiques.
— Et l'équilibre spirituel, la neutralité ?
— Ils ne constituent qu'une petite partie de ce monde, malheureusement.
— Dans ce cas, aux yeux du monde ... être neutre, n'est-ce pas être dans un extrême ? Le véritable équilibre n'est-il pas, justement, de faire cohabiter la neutralité dans certains domaines avec l'une ou l'autre passion ?
Il rangea lentement son livre dans son manteau, plongé dans ses pensées. Son regard resta vague pendant que j'enchaînai vingt abdominaux, puis il glissa faiblement une réponse :
— J'ai lu un livre qui répond à votre question. Malheureusement, je ne l'ai pas sous la main.
— Peut-être valait-il mieux l'avoir emporté avec toi.

Je ne l'ai pas revu depuis. Cependant, j'ai une idée de l'endroit où le trouver. Lorsque nous nous sommes quittés, il s'était dirigé vers le nord, en direction de la zone à livres flottants. Qui sait, la prochaine fois, son radeau sera peut-être devenu une bibliothèque ambulante.